Extraits
... Et qui était dans le sac ? Ricard ! Oh ! c’était
peut-être Milou ou Médor, mais ils le baptisèrent illico du nom de
leur boisson préférée.
Les élèves furent interrogés par les gendarmes pendant mon cours :
le vieux avait déposé plainte, voulait récupérer son fusil et se
plaignait de ce qu’on lui avait volé son chien. Je fis
l’innocente, nul ne savait où était la bête. La maréchaussée
se bidonna, ce qui tend à prouver que certains sont récupérables.
Je ne peux pas passer non plus sous silence le jour de cette
inspection capitale pour mon avenir au sein du Ministère de
l’Agriculture où l’inspecteur, déboulant dans la classe sans
prévenir. « Restez assis, ne vous inquiétez pas, je suis un
nouvel élève », assista ébahi à l’explication d’un
texte où tous adhéraient avec enthousiasme à cette déclaration de
Diderot affirmant que voler les riches n’était pas grave puisque
ce n’était que voler des voleurs. C’était donc juste de la
« Restitution »…sic.
Et, après tout, comme dit Lapêche, c’était donc une bonne
action.
Nous étions fin avril 1968.
Dans
les rares moments où l’enseignement me laissait libre... (Oui,
j’avais entrepris en dehors des cours, pour occuper tous ces
pauvres pensionnaires, de monter une pièce de Durrenmatt :
Romulus le Grand) je continuais mon
mémoire sur le théâtre de Romain Rolland. Toutes ses pièces
évoquaient les héros et les grands moments de la Révolution
Française. Ce n’était que cris, luttes, attaques du pouvoir
absolu, bref j’étais en plein cœur des affrontements....
... Je ne sais plus, je suis aux abonnés absents, je dois dormir car je
perçois mes petits ronflements, et que ça énerve Pascal qui vient
alors me taper sur la joue : « Oh celle-là !
qu’est-ce qu’elle est crispante ! »
Mais décidément, dès que je m’assoupis, il se passe quelque
chose !
J’entends un cri, je me lève en sursaut, je vois les visages
ahuris autour de moi, le patron du bistrot tétanisé derrière son
bar un verre et un torchon en suspend à la main et tous les regards
tournés vers la porte qui mène aux toilettes.

Là, les mains couvertes de sang me semble-t-il, le regard hagard et
plein d'épouvante, le petit tanagra brun, l’amie de Lucie se tient
dans l’encadrement, paralysée, muette, glacée par l’effroi. Sa
poitrine se soulève de façon saccadée et elle peine à respirer.
Aucun son n’arrive à sortir de cette jolie bouche figée comme
pour l’éternité.
Je me vois dans un film noir au ralenti, sans paroles … mais ce
n’est pas du cinéma.
Les grosses larmes qui roulent sur les joues de la brunette sont bien
de vraies larmes qui mouillent ....
« … nous sommes étudiants parisiens, … originaires du
coin, … à Paris nous n'avons plus à manger ...alors on vient
vendre le peu que nous avons, … notre connaissance de notre pays
d'origine, … c'est pour manger, ... »
Petit à petit une foule d'auditeurs du troisième âge nous
entourait comme si nous étions des « rock-stars » et,
bien sûr, on en rajoutait une puis plusieurs couches :
« … les voitures et les immeubles brûlent un peu partout
dans la capitale, … les gens se battent pour se partager et manger
la dépouille d'un pauvre chat, … la police a déserté, …
l'armée ne devrait pas tarder à donner l'assaut, ... ».
Emportés par notre élan lyrique, nous en avions certainement trop
fait car des protestations commencèrent à fuser. C'est alors que
l'un d'entre nous (que je ne connaissais pas très bien), qui suivait
des cours d'art dramatique se leva, fixa dans les yeux un de nos
contradicteurs et lui dit « ...Monsieur, … mon frère est
mort hier soir sur les barricades, … vous croyez qu'on a le cœur à
rigoler ??? ». Aussitôt ce fut le silence, bientôt accompagné
de la dispersion de nos auditeurs.
Fin de l'histoire ???
Que non, ......
...Cette situation pouvait aussi se révéler extrêmement dangereuse
car, s’il y avait un assassin dans le groupe, il serait capable
d’éliminer tous ceux qu’il croirait posséder des soupçons sur
lui. Si je laissais supposer à tel ou tel que je savais des choses
compromettantes je risquais simplement ma vie. Et ce qui augmentait
le risque c’est que, justement, je ne savais rien sur qui que ce
soit ....
... avec un groupe de sonores senoras ( ! ) madrilènes venues faire
un séjour dans la capitale et désolées de ne pouvoir profiter de
l’Opéra, des théâtres, des musées ni même du shopping « con
la revolucion » !
Miraculeusement découverte, la boutique de Lucie leur sert de
défouloir leur caquetage accompagne le ballet de leurs mains
parfaitement manucurées alourdies d’énormes bracelets d’or à
médailles fouillant dans les merveilles :
« Oye que bonito, que gracioso, que maravilloso, tan suave »…
Ravies de pouvoir dialoguer avec moi elles sont parties chargées de
sacs et de cartons. J’étais effarée du montant de la recette.

Marc se repose de ses travaux en me demandant de faire pour lui, de
temps en temps, le mannequin-lingerie. Quelle douceur que ces sous-
vêtements de satin, de soie, ornés délicatement de dentelle ou de
minuscules perles, ou ces nuisettes, comme je n’en avais jamais vu,
d’un noir transparent, décorées de nœuds de satin. J’oublie
toute pudeur et me sens belle dans le regard de Marc. Le défilé se
termine toujours entre ses bras ...
... Je regarde Olivier, il ne m’a pas l’air particulièrement
convulsé.
Je reprends :
- Rigole pas comme ça, laisse-moi lire, ne me touche pas sinon je te
saute dessus ! … donc - Vient ensuite une extase délicieuse
pendant laquelle l’esprit se plait aux souvenirs les plus
agréables, aux plus belles images. Le dico dit encore que cet état
se poursuit par une extrême gaité que termine enfin une entière
prostration. Fais gaffe mon mimi, trop de prostration tue l’amour !
Là non plus, Olivier n’est pas vraiment prostré, plutôt bien en
forme dirais-je ! Il saute sur le lit, m’arrache le dico et
poursuit la lecture : « Le haschich n’offre pas
d’inconvénient marqué et trois grammes suffisent pour se mettre
dans un état agréable. Mais si l’usage devient plus fréquent, il
produit l’hébétation (l’hébétation ? on ne dit pas
l’hébétitude ? … rires) et la poltronnerie, re rires.
Ecoute Sissi, c’est marrant : les orientaux en font un abus
déplorable ! Et si jamais on veut dissiper les hallucinations,
il faut boire une limonade bien fraîche ! … Et regardant mes
seins : mais j’ai des hallucinations ! ce n’est plus du
90D ? c’est du 130 Z !!!!
Ses visions monumentales nous entrainent vers une nouvelle série de
galipettes expérimentales ...
... Tout à coup le murmure animé de nos conversations est couvert par
un chahut monstrueux dans la rue. Des bandes de jeunes courent dans
tous les sens en jetant des pavés sur les CRS qui avancent casqués,
noirs, lourds armés de matraques. C’est une véritable bataille
dans la fumée des gaz lacrymogènes dont l’odeur piquante arrive
jusqu’à nous. Le patron rouspète contre tous « Ces merdeux
qui flanquent la pagaille » en planquant sous le bar les plus
chères de ses bouteilles. Impossible de sortir. Par contre je ne
sais par quel miracle un grand gaillard arrivé en courant, entre en
se protégeant la tête avec un attaché- case de cuir noir. Pas du
tout le genre de mes compagnons ou des fous furieux qui se font
tabasser dans la rue. Élégant costume croisé, chevelure courte
séparée par une raie à la prussienne, il ressemble à l’idée
que je me fais d’un banquier ou d’un notaire...
A mon grand étonnement il s’approche de Lucie et lui commande d’un
ton sec :
- Suivez moi on sort d’ici.
Lucie s’exécute, docile, sans un mot pour nous qui restons
interloqués alors qu’Olivier hurle :
- Mais c’est qui ce mec ? ...
... J'étais allongé par terre. Une douleur intense me torturait le
crâne. Que se passait-il ?
- Ne bouge pas, ça ira.
C'était la voix d'Olivier. Je portai ma main à la tête et je
sentis sur mes doigts comme un liquide chaud et poisseux. Du sang ?
- Ce n'est rien pour un costaud comme toi. La tête, ça saigne
beaucoup. Tu as eu un magnifique KO, chuchota mon pote. Et puis tu
sais, les types qui t'ont agressé t'avaient fourré dans cette
poubelle. Je t'y ai trouvé par hasard.
- Le bar, le bar il n'y a rien ?
- C'est tout éteint, il est fermé. Tu penses bien ...